Littérature

Chalha Chafiq, femme de l'être

Actualité oblige, l'écrivaine et sociologue iranienne Chahla Chafiq n'a pas pu rencontrer les lecteurs lormontais en mars dernier. Mais rien ne vous empêche de découvrir ses œuvres et de les lire.

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Initialement programmée en mars à la médiathèque du Bois fleuri dans le cadre de la semaine européenne de la citoyenneté, la rencontre* s'annonçait passionnante. Riche, subtile, accessible, à l'image de Chahla Chafiq, femme de lettres libre et profondément humaniste. On aurait certainement évoqué avec elle ses thèmes de prédilection – la laïcité, l'islamisme, la place de la femme dans les sociétés modernes – en suivant le fil de sa pensée, aussi limpide que rigoureuse. Une réflexion sur la société iranienne tout autant que sur le monde occidental.

« Je suis une femme engagée qui écrit »

Militante de gauche, l'écrivaine a fui l'Iran et le régime de l'ayatollah Khomeiny en 1982. Elle a trouvé refuge en France, y a poursuivi ses études, obtenu un doctorat de sociologie, et publié des essais tout en écrivant ses premières nouvelles.

Fine observatrice des sociétés, Chahla Chafiq possède cette double culture qui permet les analyses lucides et les rapprochements sans amalgames.

« Il faut la vivre comme un enrichissement, et non comme un déchirement. Quand je suis arrivée en France, je ne parlais pas du tout français. J'ai désormais deux langues qui se renforcent mutuellement et l'impression que, dans le processus d'écriture, je maîtrise maintenant mon propre langage. »

Dans son dernier essai, Le Rendez-vous iranien de Simone de Beauvoir, Chahla Chafiq retrace sa propre histoire et la confronte, à travers les écrits de l'écrivaine française qui l'ont influencée, à celle d'autres exilés.

« La jeunesse iranienne revendique la liberté, l'égalité, et trouve dans ses œuvres ses propres désirs d'autonomie et de droit à l'amour. Mon livre est construit comme un va-et-vient entre la génération actuelle et la mienne. »

Des questions cruciales au moment où, à travers la planète, des voix féminines, des revendications féministes, se font entendre, plus fortes que jamais.

« Heureusement en France il y a une possibilité de combat démocratique. La société trouve cependant toujours un prétexte pour refuser aux femmes le statut d'êtres humains comme les autres. Le féminisme doit toutefois aller de pair avec l'humanisme, » module celle qui se revendique « écrivaine, pas écrivain ; autrice, pas auteur. Cette féminisation offre une visibilité aux femmes, leur permet de ne pas se diluer dans le commun, sans pour autant être en opposition. Je suis une femme engagée qui écrit. En tant que femme, et d'origine étrangère, on me met dans des cases. Elles font partie de ma vie et de mon engagement. La littérature, elle, n'a pas de genre. »

« L'écriture m'a mise à l'abri de la douleur que provoque l'exil »

« Pour moi, l'écriture est un moyen de comprendre le monde et de l'explorer. Écrire c'est aussi regarder son existence comme un objet de curiosité. Chez moi l'écriture passe par un dialogue à l'intérieur de moi-même, vers mes propres questionnements, et se construit autour de personnages qui ont des vies que je ne pourrai jamais avoir. »

Chahla Chafiq puise dans sa propre histoire, ses propres ressources, pour en tirer un enseignement à la valeur universelle. Lorsqu'il est question, par exemple, d'exil.

« Ce n'était pas un choix, sauf celui de la liberté. En Iran, j'étais sur une liste noire. M'exiler ou non était une question de vie ou de mort. Cela m'a permis d'être libérée de contraintes politiques et aussi de la contrainte de plaire. Ici, en France, à l'abri de la censure qui domine l'Iran et étouffe les écrits et les écrivains, le risque pourrait être une forme d'auto-censure... si par exemple je m'obligeais à écrire selon le diktat du marché un ouvrage validé par tous. La liberté est un choix radical. Je ne suis pas venue jusqu'ici pour accepter des compromis. »

L'écrivaine se réjouit néanmoins que le livre, une fois fini, lui échappe et vive sa propre vie.

« Une fois publié, il appartient aux lecteurs. Je le redécouvre différemment à travers eux. C'est un vrai plaisir, parfois une surprise. Il faut accepter qu'ils l'aiment ou ne l'aiment pas. »

Vivre sa citoyenneté dans un esprit d'ouverture

Chahla Chafiq aborde chaque sujet avec l'ardeur et l'exigence d'une militante, tout en conservant calme et discernement. « Aborder les débats sur le ton du conflit noie les vraies questions, » souligne-t-elle. « Le débat se transforme alors en spectacle et n'apporte ni réflexion, ni solutions si elles existent. Formuler les bonnes questions de manière sereine aide à trouver les bonnes pistes. La rage et les idéologies, non. Pour réfléchir intelligemment, il faut être complexe. L'extrémisme, quel qu'il soit, est toujours très simpliste. »

L'espoir résiderait alors dans notre capacité à vivre une citoyenneté tolérante et fraternelle. « Vivre sa citoyenneté c'est accepter de vivre avec les autres. C'est un enjeu brûlant de notre époque. Quand on a compris, comme moi, le sens des mots ' liberté, égalité, fraternité ' (et bien que dans fraternité, on entende surtout frère, et non sœur !) on applique ces valeurs dans sa vie de tous les jours, » affirme Chahla Chafiq. « Mais ce n'est pas parce qu'on les a décrétées qu'elles s'appliquent réellement. Quand on est émigré, on est confronté à beaucoup d'obstacles, comme le racisme et la discrimination. Il y a alors un vrai danger à se replier, à se refermer sur soi-même, dans une logique identitaire excluante. Il faut rester vigilant et ouvert au monde. La culture joue un rôle essentiel dans le développement d'une citoyenneté démocratique. »

 

*  Orchestrée par France Libertés Gironde, la rencontre devait réunir Chahla Chafiq et la romancière d'origine roumaine Irina Teodorescu.


Deux des ouvrages de Chahla Chafiq sont disponibles à la médiathèque du Bois fleuri :

 


On peut aussi lire ou relire :

 

  • La femme et le retour de l'islam (essai) - Éditions du Félin, 1991
  • Femmes sous le voile : face à la loi islamique (essai, en collaboration avec Farhad Khosrokhavar) - Éditions du Félin, 1995
  • Le nouvel homme islamiste : la prison politique en Iran (essai) -  Éditions du Félin, 2002
  • Chemins et brouillard (nouvelles) - Éditions Métropolis, 2005
  • Demande au miroir (roman) - Éditions L'Âge d'Homme, 2015