Culture

Cie Entre nous : L’humanité par-delà les frontières

Le projet Frontières de la compagnie Entre Nous, démarré sur la scène de l’Espace culturel du Bois fleuri, se redéploie sur Facebook.
Les danseurs attendent la sortie du nouveau confinement avec hâte, mais sont plus que jamais debout pour la reconnaissance de l’altérité.

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« Je suis libre... » dit le poème. « Je suis libre de me rappeler que la douleur qui m’a fait mal un jour passera aussi / et que rien ne peut limiter chaque rêve qui vit dans notre âme... »

Lus en français puis en portugais, les mots ont résonné avec la force des grands textes dans la salle du Bois fleuri où répétait la compagnie Entre Nous fin octobre. Son auteur, Noémia Da Costa, n’est pas une poétesse connue. Elle n’a écrit aucun livre et n’est jamais montée sur scène avant ce jour. Avec sa fille elle a fui l’Angola et a trouvé refuge en France, à Bordeaux, en février 2020. Elle prend des cours de français langue étrangère à Lormont et s’est intéressée au nouveau projet de la compagnie, intitulé Frontières. « Ce qu’elle a écrit, elle le ressent. C’est du vécu. Cette poésie vient de son âme, » commente Julien Kokou, l’un des danseurs professionnels du projet.

Nous sommes tous migrants

« Que Noémia nous apporte ce poème a suscité en nous une grande émotion, » confirme Emmanuelle Arino, chorégraphe et coordinatrice de la compagnie. Elle est à l’origine du projet, avec Clément Namoah, son compagnon à la ville comme à la scène, né au Ghana et arrivé en France il y a 35 ans.

« Ce projet, je le porte en moi depuis plus de 10 ans, » raconte celui-ci. « Quand on migre, on vit un déchirement, et on ressent profondément l’ignorance et le rejet. Même revenir temporairement du pays est chaque fois un déchirement. »

Est alors née l’envie d’évoquer cette frontière que l’on oppose à tout étranger, qu’il change de pays, de région, de ville ou de quartier.

Toutes les frontières seront abordées dans cette construction au long cours :

« géographiques dans un premier temps, puis celles que nous construisons vis à vis des autres et, enfin, celles que nous avons en chacun de nous, » précisent les artistes. Elle se charpentera pas à pas, reposant, comme tous les projets participatifs de la compagnie, sur la parole librement échangée. Le spectacle final, reposant sur la danse, les images numériques* et la voix, s’écrira collectivement.

Un appel a été lancé pour créer un groupe de douze personnes de 11 à 99 ans souhaitant participer à cette création collective artistique.

« Tout le monde est concerné, qu’on ait franchi ou non une frontière. »

« Je suis frontière »

C’est ainsi que se présente Julien Kokou. « Mon père est béninois, de nationalité française, ma mère portugaise depuis plusieurs générations. Je suis Français, Français, Français. Pourtant, depuis toujours je suis le noir, le sale, le singe. En CP, Bob le petit voisin du dessous, me disait que j’étais blanc. J’ai mis du temps à trouver ma place, à accepter le fait que je n’ai pas besoin d’avoir une appartenance. »

Le groupe de danseurs professionnels (Clément Namoah, Julien Kokou, Anoumou Nador) et amateurs (pour l’instant Noémia et sa fille Alana, Panzo Santos, Nathalie Bouillard et Salomon Iguma) a démarré fin octobre, en résidence dans la salle de spectacle de l’Espace culturel du Bois fleuri. En cercle, tous se sont présentés puis ont commencé à échanger des idées, des valeurs, des concepts et des propositions chorégraphiques. « C’est très intéressant de partager nos idées et de regarder ensemble dans la même direction, » souligne le musicien et danseur franco-togolais Anoumou Nador.

Parler des frontières suscite des échanges qui n’en ont pas. En une dérive autorisée qui nourrira le spectacle, la discussion a voyagé et dévié sur les origines, le métissage, la migration choisie ou subie. Sur l’enfant de Nathalie adopté en Afrique, sur les enfants métisses d’Emmanuelle et Clément. Sur le courage et l’énergie nécessaires aux réfugiés pour quitter leur pays sans possibilité de retour, comme le souligne Nathalie.

La parole dite, la parole donnée

« Nous souhaitons croiser les points de vue, échanger avec le plus de personnes possibles. Cette méthode repose sur l’engagement, mais aussi la liberté. Chacun doit pouvoir se sentir libre d’aller et venir, et de trouver sa place ». Un principe qui n’est pas sans évoquer l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948 : « Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l'intérieur d'un État. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays. » Ce qu’Emmanuelle Arino qualifie de « migration ultime, la plus belle, la plus utopique : abolir les frontières entre les êtres humains. »

En quelques jours, chaque participant aura vécu des échanges vrais, des moments forts, une fraternité sincère dont la soudaineté semble relever de la magie. « Ça fait 20 ans que je ne suis pas entré dans une création comme celle-là, » souligne Anoumou. Une alchimie née du respect, « des échanges dans la bienveillance et la tolérance », qui gagnent tout être sensible témoin de cet unisson fraternel.

 

* avec la participation de l'association de production audiovisuelle lormontaise Douze Films.

« Il faut qu’on aille au bout »
Les paroles prononcées par Clément Namoah fin octobre résonnent étrangement quelques jours et un reconfinement plus tard…
Fragilisé mais pas naufragé, le projet Frontières va se poursuivre, pour l’instant sans public.
La compagnie Entre Nous met actuellement en place un groupe Facebook dédié au projet. Il permettra à toute personne souhaitant témoigner et échanger sur les frontières, la liberté, la diversité, l’égalité, la fraternité… de le faire à distance, pour mieux se retrouver dans quelques semaines.
Les rencontres prévues à Génicart et à Carriet sont repoussées, mais les ateliers FLE où les artistes rencontrent des primo-arrivants, sont maintenus. Les séances ouvertes aux habitants par quinzaine reprendront les mardis dès la fin du confinement (calendrier et lieux à consulter le site de la compagnie dans les semaines qui viennent).
Une première restitution de travail et un « bord de scène » où le public pourra rencontrer les artistes et comprendre tous les enjeux du projet, sont toujours prévus le 9 janvier 2021 au Bois fleuri.

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